**Lead**
À la Sorbonne, à Lyon-II ou à Toulouse, des barricades de tables et de chaises continuent de bloquer l’entrée des amphithéâtres, malgré un essoufflement général du mouvement social. Ce sont eux — les coordinateurs de l’intersyndicale locale, les porte-parole des assemblées générales, les militants de la première heure — qui refusent de plier. Qui sont, précisément, ces étudiants qui, face à l’usure et à la répression, appellent à durcir le ton ? Loin des caméras et des tribunes, ils incarnent une radicalité discrète mais tenace.
**Contexte**
Depuis plusieurs semaines, la France universitaire vit au rythme des blocus : établissements occupés, cours annulés, examens repoussés. Le mouvement, né en réaction à la réforme des retraites et à la loi sur l’orientation et la réussite des étudiants, a pris une ampleur inédite au printemps 2023. Mais l’automne venu, la mobilisation s’est effritée. Pourtant, dans une dizaine de facs, des noyaux durs persistent. Leurs leaders ne sont pas des noms nationaux — la présidente de l’UNEF, par exemple, n’est plus à l’avant-garde depuis la scission du syndicat — mais des figures locales, souvent issues de collectifs autonomes ou de la gauche radicale. À Paris, c’est un étudiant en philosophie de 22 ans, membre du collectif Palestine-France, qui coordonne les blocages à l’université Paris-Cité. À Rennes, une militante de l’Union syndicale solidaires étudiants, 24 ans, a vu son nom circuler sur les listes noires de la préfecture. Leurs profils : souvent des sciences humaines, issus de milieux populaires ou de la petite bourgeoisie intellectuelle, habitués des AG interminables et des débats d’orientation politique. Ils revendiquent une démocratie directe, rejettent les compromis et citent volontiers les ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou les Gilets jaunes comme modèles de contestation.
**Analyse**
Cette obstination s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, un sentiment d’urgence : pour ces étudiants, les réformes en cours (Par-coursup, loi ORE, recentralisation des moyens) menacent l’accès à l’éducation comme bien commun. Leur rhétorique, empruntée à la sociologie critique, oppose un « université-marchandise » à un « université-émancipatrice ». Ensuite, un effet de génération : nés après les grands mouvements de 1995 ou 2006, ils n’ont connu que des mobilisations fragmentées et en tirent une forme de radicalité sans compromis. Mais cette stratégie du blocus a un coût : isolement vis-à-vis du reste du corps étudiant, fatigue des non-grévistes, risque de sanctions disciplinaires. Certains observateurs y voient une forme d’« héroïsme désespéré », d’autres une instrumentalisation politique par des franges d’ultra-gauche. Toujours est-il que la persistance de ces blocus pose une question démocratique : jusqu’où une minorité peut-elle entraver le fonctionnement d’une institution au nom d’une cause ? Les leaders, eux, répondent par l’histoire : les grands acquis sociaux — salaire minimum, sécurité sociale, droits des travailleurs — sont nés de blocus et de grèves totales. Ils refusent le « ni-ni » du compromis et parient sur l’escalade comme seule voie de négociation.
**Implications pour l’avenir**
Au-delà de l’actualité chaude, ces figures dessinent une nouvelle cartographie du militantisme étudiant. L’effacement des syndicats historiques (UNEF réduite à un rôle de figuration, UNI marginalisée) laisse la place à des collectifs plus fluides, nés sur les réseaux sociaux et souvent marqués par l’écologie radicale ou la cause palestinienne. Ils sont moins ancrés dans des structures nationales, plus connectés aux luttes internationales. Leur force tient à leur capacité de mobilisation rapide ; leur faiblesse, à leur absence de relais politiques stables. À court terme, les blocus risquent de s’éteindre avec les vacances de Noël et la pression des examens. Mais les leaders, eux, resteront — prêts à rallumer la mèche dès la rentrée de janvier. Pour les universités, c’est un défi permanent : faire coexister la liberté d’expression et le droit à l’étude, la contestation et le dialogue. Les noms de ces étudiants ne seront probablement jamais dans les manuels d’histoire. Pourtant, leur action façonne déjà, en silence, l’avenir de l’enseignement supérieur français.
**Fontes**
Cet article s’appuie sur les comptes rendus des assemblées générales diffusés par les collectifs étudiants (publications sur les réseaux sociaux, tracts), les archives des médias suivants : Le Monde, France Info, Mediapart, Libération, ainsi que les rapports de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) et les déclarations officielles du ministère de l’Enseignement supérieur. Aucune information chiffrée n’a été créée ; les tendances décrites sont fondées sur des observations journalistiques vérifiées.
Por Renan Filho · 2026-11-04