**Lead**
Le 30 septembre 1797, le Directoire français adopte une mesure radicale pour éponger la dette colossale héritée de la Révolution : la loi dite de la « banqueroute des deux tiers ». Par ce dispositif, l'État contraint les porteurs de titres publics à échanger les deux tiers de leurs créances contre des obligations indexées sur des domaines nationaux dévalués, effaçant de facto l'essentiel de leurs avoirs. Cet épisode, analysé par les historiens de l'économie comme un cas paradigmatique de défaut souverain brutal, illustre les mécanismes par lesquels un État peut transférer le fardeau de ses dettes sur les épargnants, avec des conséquences sociales et politiques durables.
**Contexto**
Pour comprendre la banqueroute des deux tiers, il faut remonter à la Révolution française. Entre 1789 et 1795, les gouvernements successifs accumulent une dette publique gigantesque, alimentée par les guerres, l'effondrement des recettes fiscales et la création monétaire effrénée (les assignats). La valeur de ces billets s'effondre, provoquant une hyperinflation. En 1795, le Directoire prend le pouvoir dans un contexte de faillite imminente. La dette publique, en capital et intérêts, représente plusieurs milliards de livres. Une grande partie des créanciers sont des rentiers, des commerçants, des notaires, des veuves — toute une classe moyenne qui avait placé ses économies dans des fonds d'État considérés comme sûrs.
Le 30 fructidor an V (16 septembre 1797), la loi institue la « consolidation du tiers » : le tiers de la dette est maintenu tel quel, mais les deux tiers sont convertis en « bons de deux tiers » échangeables contre des biens nationaux (terres confisquées au clergé et aux émigrés) à des conditions très défavorables. En pratique, les détenteurs de ces bons les cèdent à perte, souvent à des spéculateurs, tandis que l'État les rachète à vil prix. La perte pour les épargnants est massive : on estime qu'elle a réduit la valeur de leurs placements de 60 à 80 %. Des milliers de familles sont ruinées du jour au lendemain. Les contemporains y voient une rupture du contrat social, un coup d'État contre les porteurs de titres.
Les archives nationales conservent de nombreuses pétitions de citoyens réclamant justice, décrivant la misère soudaine. Des notaires, qui géraient les avoirs de leurs clients, se retrouvent dans l'incapacité de rembourser. Le scandale est immense, mais le Directoire tient bon : il fallait sauver le Trésor à tout prix. Les historiens de l'économie, comme François Crouzet dans son étude sur la dette publique, soulignent que cette mesure était technique, mais qu'elle a eu un effet psychologique profond : elle a ancré, dans la mémoire française, la méfiance envers l'État créancier. Pendant tout le XIXe siècle, la banqueroute des deux tiers reste un motif de défiance qui freine le développement d'un marché obligataire national.
**Analise**
Cette banqueroute n'est pas seulement un événement financier : c'est un laboratoire pour comprendre les dynamiques des crises de dette souveraine. Les mécanismes sont très modernes : un État surendetté, une inflation galopante, une perte de confiance et, finalement, une restructuration unilatérale qui écrase les petits porteurs. La science économique analyse ce cas sous l'angle de l'aléa moral, des transferts intergénérationnels et de la répartition des pertes. Les chercheurs notent que le choc a été particulièrement violent car il a frappé une catégorie sociale peu préparée au risque de défaut — les rentiers, piliers de la stabilité sociale sous l'Ancien Régime. Leur ruine a contribué à l'instabilité politique du Directoire et à l'ascension de Bonaparte, qui promit de restaurer la confiance.
D'un point de vue scientifique, l'épisode met en lumière les conséquences à long terme du défaut. Contrairement à un défaut tactique qui permet un nouveau départ, la banqueroute des deux tiers a paralysé le crédit public français pendant des décennies. Il a fallu la mise en place d'un système de garantie d'État plus solide et la rigueur budgétaire du Consulat pour rétablir une relation de confiance avec les créanciers. Aujourd'hui, des historiens comme Michel Bruguière ou des économistes comme Thomas Piketty ont revisité cet épisode pour montrer comment les choix de financement de l'État façonnent les inégalités de patrimoine. Cette recherche croise histoire, économie et sociologie, démontrant que les décisions de politique budgétaire ne sont jamais neutres — elles peuvent anéantir le travail d'une vie en un texte de loi.
**Fontes**
Les informations relatives à la loi du 30 fructidor an V proviennent des Archives nationales françaises (série F4). Les analyses historiques sont issues des travaux de François Crouzet, *La grande inflation (1790-1796)* et de Michel Bruguière, *Gestionnaires et spéculateurs sous la Révolution et l'Empire*. Des éléments de comparaison contemporaine sont tirés des études sur les restructurations de dette souveraine publiées par le FMI et la Banque de France.
Por Renan Filho · 2026-10-11